
Anthony Vaccarello : dix ans à réinventer Saint Laurent En une décennie, Anthony Vaccarello a fait de Saint Laurent bien plus qu’une maison de mode : une machine à fantasmes
2016, une entrée fracassante après Hedi Slimane
Lorsque Anthony Vaccarello arrive chez Saint Laurent en avril 2016, la maison sort d’une période charnière. Hedi Slimane a laissé une empreinte considérable, allant jusqu’à supprimer le « Yves » historique pour ne conserver que le nom Saint Laurent. Prendre la suite n’est pas une mince affaire. Pourtant, le designer belge semble presque destiné à ce rôle. Diplômé de La Cambre à Bruxelles, l’École nationale supérieure des arts visuels, Anthony Vaccarello se fait remarquer très tôt. En 2006, il remporte le Grand Prix du Festival d’Hyères, distinction qui révèle les talents les plus prometteurs. Très vite, il lance sa propre marque et y pose déjà les fondations de ce qui deviendra sa signature : un vestiaire féminin rock, sensuel, dominé par le cuir. Cinq ans plus tard, après un passage chez Karl Lagerfeld chez Fendi, il décroche le Prix de l’ANDAM. Parmi les membres du jury figure alors Pierre Bergé. Une victoire qui ne se limite pas au prestige : elle s’accompagne d’un soutien financier déterminant et confirme sa place parmi les créateurs à suivre.
Ses défilés pendant la Fashion Week de Paris deviennent rapidement des rendez-vous incontournables. Les figures de la scène parisienne, de Caroline de Maigret à Lou Doillon, adoptent son vestiaire. Sa marque est notamment vendue chez Maria Luisa, boutique culte où se cristallisent alors les dernières obsessions mode. En l’espace d’une année, il passe de la direction artistique de Versus Versace à celle de Saint Laurent. Un saut vertigineux, mais qui semble presque naturel pour un créateur dont la trajectoire annonçait déjà une grande maison. Il met alors sa propre ligne entre parenthèses pour se consacrer pleinement à la griffe du groupe Kering.
La réhabilitation du power dressing
Le créateur, qui pilote simultanément les lignes homme et femme, construit un vestiaire où le désir passe par la silhouette. Son obsession : le V. Cols plongeants, décolletés vertigineux, épaules architecturales souvent surdimensionnées, silhouettes en triangle inversé : tout concourt à accentuer une allure dominatrice, sculpturale. C’est là que son travail sur le power dressing prend tout son sens. Les années 1980 deviennent une référence centrale. Dès 2015, bien avant son arrivée officielle chez Saint Laurent, le magazine Elle parlait déjà de son univers en termes d’« ultra sexy eighties ». Chez Saint Laurent, cette grammaire s’affirme encore davantage. Cuissardes portées par les hommes, collections entières construites autour du collant et de la transparence, matières presque liquides associées au cuir omniprésent, smokings réinventés en velours ou en sequins, parfois aperçus sur Naomi Campbell : Vaccarello cultive la provocation comm une arme.
Le noir et le rouge, déjà présents dans son univers personnel, deviennent des marqueurs chromatiques puissants. Ils dialoguent avec son héritage culturel, entre rigueur belge et sensualité italienne. C’est aussi cette tension entre nouveauté et hommage qui fait la force de sa direction artistique. Il ne cite jamais frontalement, mais réactive l'idée qu'on se fait de Saint Laurent : le smoking, la nuit, le corps, le scandale.
Le désir comme fond de commerce
Saint Laurent a été élue deux fois marque la plus désirable par le Lyst Index. Le créateur a parfaitement compris les mécaniques contemporaines de viralité. Le choix des égéries y joue un rôle central, avec Bella Hadid en tête, figure ultra suivie sur les réseaux sociaux.
La réédition du sac Mombasa, initialement créé à l’époque Tom Ford, en est un exemple parfait. Conscient de la popularité croissante du modèle, notamment sur le marché vintage, Vaccarello le remet en circulation et contribue à faire exploser sa cote de seconde main. Les pièces deviennent des best-sellers, les campagnes se font sulfureuses, souvent portées par sa muse de longue date Anja Rubik, et la marque s’impose comme l’une des plus performantes du luxe. En 2019, Saint Laurent franchit sous sa direction la barre des 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dépassant à ce moment-là Gucci au sein du portefeuille de Kering. Une réussite qui montre à quel point Vaccarello a su faire dialoguer créativité et impératifs de croissance.
Un directeur artistique total
Là où Anthony Vaccarello se distingue particulièrement, c’est dans sa conception élargie du rôle de directeur artistique. Chez lui, le vêtement n’est qu’une partie du récit. Les défilés deviennent des événements à grande échelle : l’esplanade de la Tour Eiffel, la coupole de la Bourse de Commerce, ou encore le désert marocain. Très vite, Saint Laurent dépasse le cadre strict de la mode. La maison investit le cinéma avec Saint Laurent Productions, devenant l’une des premières maisons de luxe à produire des films. Cette extension vers l’image en mouvement n’a rien d’anecdotique : elle prolonge le regard de Vaccarello, souvent décrit comme profondément cinématographique. La maison s’invite au Festival de Cannes, à l’écran comme sur le tapis rouge, et participe à la production de films comme Emilia Pérez de Jacques Audiard ou The Shrouds de David Cronenberg.
À Paris, la boutique-librairie Babylone s’inscrit dans la même logique : un lieu à la croisée de la galerie, du point de vente et de l’espace culturel. La maison soutient également photographes et artistes, renforçant encore cette image de laboratoire esthétique. Ce n’est donc pas un hasard si Harper's Bazaar le décrit comme un « cinéaste de mode ».
À l’heure où les grandes maisons changent de direction artistique à un rythme effréné, cette décennie chez Saint Laurent a presque valeur d’exception. La vraie question désormais n’est plus de savoir si Anthony Vaccarello a trouvé sa place, mais jusqu’où il compte encore étendre son l'empire Saint Laurent.


























