
Marseille s’impose-t-elle comme le nouveau bastion de la Slow Fashion ? Face au « Big Four », le collectif Baga bouscule les codes de l'industrie avec la deuxième édition de sa Slow Fashion Week
La cité phocéenne ne fait décidément rien comme les autres. Alors que le grand cirque de la mode traditionnelle s'essouffle au rythme effréné des collections, Marseille prend le contre-pied. Lancée le samedi 5 juin au cœur des Jardins des Vestiges du Musée d’Histoire, la deuxième édition de la Slow Fashion Week déploie son programme jusqu’au 13 juin. Derrière ce marathon engagé de huit jours — qui vient narguer les formats condensés de cinq jours du rigide Big Four (Paris, Milan, New York, Londres) — on trouve Baga. Ce collectif phocéen, fort de plus de cent membres et porté à 96% par des femmes, s'est donné une mission claire : démocratiser la mode responsable et briser l'entre-soi des défilés classiques. Ici, pas de cartons d'invitation triés sur le volet pour VIP en quête de visibilité, mais des défilés ouverts aux curieux, des workshops interactifs et des talks animés par des professionnels du secteur. Plus qu'un événement mode, c'est un manifeste politique qui investit des lieux habituellement fermés au public pour repenser notre rapport à la consommation.
Le paradoxe médiatique : applaudir de loin sans se déplacer
Si la Slow Fashion Week de Marseille s'impose peu à peu comme une alternative crédible — à l'instar des initiatives éco-responsables de Copenhague ou de Berlin — elle se heurte encore au centralisme parisien. L'an passé, l'événement avait pourtant cumulé plus de 150 retombées presse internationales, s'offrant les louanges de titres prestigieux comme Elle ou Vogue. Mais cette année, sur le terrain, les chaises de la presse nationale restent désespérément vides.
Le journaliste Pascal K. Douglas, l’un des rares rédacteurs nationaux à avoir fait le déplacement pour le magazine Mixte, pointe du doigt ce manque de considération : partager l'initiative sur les réseaux depuis Paris, d'accord, mais descendre dans le Sud pour la couvrir, il n'y a plus personne. Un snobisme d'autant plus flagrant que l'événement bénéficie d'un soutien politique local sans faille, le maire de Marseille Benoît Payan ayant mis à disposition les plus beaux joyaux patrimoniaux de la ville.
Face à ce constat, Pascal K. Douglas soulève une question cruciale : faut-il repenser le modèle même des calendriers en créant deux Fashion Weeks distinctes ? Une piste pour séparer les blockbusters de l'industrie des jeunes créateurs émergents, mais qui semble utopique tant que les décideurs refuseront de quitter l'axe Paris-Milan.
Les marques marseillaises à suivre de près
Malgré le silence des rédactions parisiennes, la créativité marseillaise fait un bruit monstre. La preuve par trois propositions.
Captcha
Fondée par Charlotte Denner, la marque Captcha a frappé un grand coup au sein du Musée des Beaux-Arts. Pour présenter sa collection intitulée « Cotyla », la créatrice a imaginé un show expérimental total aux allures de procession mystique. Les silhouettes se distinguent par une exploration fluide et majoritairement monochrome, déclinée en noir, gris, blanc et bleu-gris. Le vêtement se structure autour de jeux d'ouvertures asymétriques, d'épaules exagérées et de couvre-chefs ornés de plumes. Cette esthétique brute et texturée ne doit rien au hasard : passée par les studios de Rick Owens, Charlotte Denner insuffle à ses créations cette même tension dramatique et ce goût pour le monumental. Une filiation évidente qui dialogue ici avec d'autres fantômes sacrés de la mode. On y décèle l'énergie théâtrale et viscérale d'Alexander McQueen, croisée avec la poésie d'une Ann Demeulemeester. Pour parfaire cette performance à la frontière du clownesque et de la dystopie, le beauty look s'est révélé particulièrement radical, associant un maquillage argenté futuriste à des dents recouvertes d'un vernis noir.
Salé x Studio Paillette
Le vendredi 12 juin, les regards se tourneront vers la collaboration ultra-attendue entre Salé, piloté par Lucie, et Studio Paillette, la plateforme de location de vêtements engagée de Léa. Après un défilé mémorable face à la mer sur les rives du Mucem l'année dernière, le duo passe à la vitesse supérieure. Cette année, le projet s’entoure de la crème des talents locaux, à l'image de la make-up artist Garance Murru qui vient de signer le glam look de la chanteuse YOA à We Love Green. L'initiative valide aussi des partenariats d'envergure internationale puisque des géants comme Puma et Le Temps des Cerises ont fourni leurs deadstocks afin d'alimenter les créations de la collection. C'est la preuve irréfutable que la Slow Fashion Week marseillaise gagne en crédibilité et sait faire dialoguer l'underground avec l'industrie.
Studio Lausié
Pour clore cette deuxième édition le samedi 13 juin, c'est le Studio Lausié qui prendra les commandes. En tant qu'école de mode alternative et engagée, l'institution s'apprête à présenter le travail d'une nouvelle génération de designers. Une conclusion logique pour une semaine qui refuse de filer droit.
En refusant de s'aligner sur les diktats d'un calendrier parisien à bout de souffle, Marseille ne se contente pas de proposer une alternative : elle jette les bases d’une dissidence éthique nécessaire. Reste à savoir si l'industrie parisienne finira par prendre le train en marche, ou si elle continuera de regarder, de loin et avec une condescendance polie, le Sud inventer la mode de demain.
























