
Saint Laurent SS27 : le grand frisson des proportions Une collection théâtrale qui a déjà embrasé la toile
Anatomie de la Rupture
Pour la collection SS27, Anthony Vaccarello continue de creuser les méandres esthétiques des années 1980, mais s'éloigne du pastiche pour livrer une relecture anatomique radicale. Le power dressing est poussé à son paroxysme : la carrure est violemment renforcée par des épaulettes architecturales, dessinant des silhouettes en « V » acérées, tandis que des matières brillantes, un brin tape-à-l’œil, capturent la lumière rase des projecteurs.
Pourtant, l’ouverture du défilé feint la tempérance. Les premières silhouettes s'avancent, presque sages, drapées dans un gris perle d'une neutralité feutrée. Puis, la tension s’installe. Quelque chose détonne, brise l'harmonie : un gilet volontairement trop petit, étriqué, est porté à même la peau, combiné à un petit foulard minutieusement enroulé autour du cou. Sur les vestes de costume, le passage de trois à seulement deux boutons recalibre instantanément le torse. Ces boutons ne ferment plus le vêtement, ils l’ornent : traités comme des bijoux, voire comme de purs éléments de décoration, ils attirent l'œil vers un décolleté abyssal où la peau est laissée nue.
Cette quête de subversion se cristallise dans une variation obsessionnelle des proportions du pantalon – territoire d'expérimentation ultime de cette saison pour une pièce pourtant classique du vestiaire masculin. D’un côté, la taille est ultra-marquée, les côtés subtilement bouffants s'articulent autour d'un jeu de pinces précis, laissant mourir quelques centimètres de marge en bas de jambe - un effet de cassure volontaire qui donne l'illusion poétique d’un vêtement qui « doit être repris ». De l’autre, à l'exact opposé, le pantalon se fait étroit, presque sauté. Ce télescopage de proportions installe un dialogue fascinant entre le rigide et le fluide.
L’Art du Décalage
La patte de Vaccarello réside dans sa capacité à hybrider les codes. Les ensembles de costume dépareillés côtoient les jeux de transparence désormais signature de la maison. Ces tops seconde peau, qui révèlent le torse répondent à l’héritage transgressif d'Yves Saint Laurent. Mais la véritable surprise de cette saison se situe plus bas : pour le printemps-été 2027, ce sont les pieds que l’on dévoile.
Imaginées par Corrado de Biase - le brillant design director des lignes de chaussures homme et femme de la maison - les nouvelles derbies Saint Laurent s'imposent déjà comme le statement de la saison. Longues, étirées à l'extrême jusqu'à un bout carré plus étroit, elles frôlent une théâtralité presque comique. Leur taille exagérée, combinée à une matière translucide révélant l'intimité du pied, crée un choc esthétique. Si les années 2010 ont vu l’explosion des souliers transparents chez la femme - popularisé jusqu'à l'indigestion par le clan Kardashian - la tendance était jusqu'alors inexistante dans le vestiaire masculin. Vaccarello et de Biase brisent le tabou. Aux côtés de ces derbies d'un genre nouveau, des mélanges de matières et de couleurs un brin kitsch évoquent instantanément la flamboyance chromatique et l'élégance frénétique des Sapeurs congolais. Un télescopage de références multiples qui a, d'un même feu, embrasé les réseaux sociaux.
Ce goût du décalage se prolonge à travers l'introduction de coupe-vents en nylon, détournés de leur fonction première pour être portés comme des blouses, rentrés de force dans des pantalons taille haute. C’est le sportswear à la sauce Saint Laurent. Ils insufflent d'ailleurs les rares touches de couleur d'une collection assez minimale. Vaccarello mise ici sur des tons acidulés façon Stabilo — orange, vert électrique et jaune — avant de laisser la place à de véritables blouses en soie, plus conventionnelles mais partageant la même architecture en « V » aux épaules impérieuses.
Le temps des Hommages
Alors qu’une fumée épaisse envahit le dôme de la Bourse de Commerce, l'atmosphère se charge de nostalgie et une toute autre silhouette fait son entrée. Les pulls en col V colorés se font ultra-moulants, plaqués contre le corps. Les pantalons redeviennent étroits et fuselés, n'ayant plus besoin d’être reprisés. À la cheville, un bandeau de peau nue se dessine entre le bas du pantalon et la derby. C’est l’esprit des années 1970 qui renaît, mais purgé de son côté évasé (le fameux pattes d'eph). Cette décennie est parachevée par l'apparition de pièces en cuir impeccables, notamment une veste orange vibrante et un ensemble beige d'une justesse implacable.
Mais le point d'orgue de ce défilé tient dans le final. En guise de clôture, trois looks d'un or sacré se succèdent sur le podium. Ce final flamboyant est un clin d’œil direct à l’histoire de la maison, et plus particulièrement à l'un des prédécesseurs de Vaccarello : le regretté Alber Elbaz (qui avait repris la direction du prêt-à-porter de 1998 à 2000, avant de s'éteindre en 2021). Ces silhouettes dorées renvoient précisément à la collection mythique Automne-Hiver 2000 d'Elbaz pour Saint Laurent, où il avait présenté un tailleur doré resté gravé dans les annales de la mode. En ressuscitant ce faste texturé, Anthony Vaccarello prouve une fois de plus que l'héritage Saint Laurent n'est pas un musée poussiéreux, mais un brasier que le créateur continue d’alimenter.