Téléphone interdit : et si les défilés se vivaient désormais sans écran ? Face à la mer d’écrans qui envahit les premiers rangs, certaines maisons choisissent désormais de faire disparaître les téléphones

Cette saison, Mossi Traoré a choisi un cadre inattendu pour présenter sa collection Automne-Hiver 2026 : la Cour d’appel de Paris. Un lieu solennel, chargé de symboles, où la discrétion n’est pas une option mais une règle. Entre ces murs, les téléphones sont tout simplement interdits. Le défilé prenait alors des airs d’audience. Devant le podium, une assemblée composée de juges, d’avocats et de journalistes observait les silhouettes comme on écouterait une plaidoirie. Et comme dans un tribunal, les téléphones devaient être coupés. Loin d’être un simple décor, ce choix prolonge la réflexion du créateur, qui s’inspire directement de l’appareil judiciaire pour construire sa collection. À l’heure où les procès occupent de plus en plus l’espace médiatique - on pense notamment à l’affaire Pelicot - la mode devient ici un dispositif narratif. Dans ce contexte, bannir les écrans relevait autant du respect du lieu que de la cohérence du propos.

Téléphone interdit : et si les défilés se vivaient désormais sans écran ?  Face à la mer d’écrans qui envahit les premiers rangs, certaines maisons choisissent désormais de faire disparaître les téléphones | Image 607621
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La maison The Row l’avait déjà expérimenté quelques saisons plus tôt. La marque fondée par Mary‑Kate Olsen et Ashley Olsen, devenue en quelques années l’une des griffes les plus exclusives du paysage mode, cultive une forme d’entre-soi presque monacal. Lors de son défilé Automne-Hiver 2024, les invités avaient reçu une consigne claire : pas de téléphone. À la place, des carnets et des crayons avaient été disposés sur les sièges comme une invitation à observer, noter, ressentir. Une manière de recréer l’atmosphère d’une époque où les défilés se vivaient dans l’instant. L’initiative avait suscité un débat houleux parmi les professionnels de l’industrie. Certains comme Louis Pisano y voyaient un geste salutaire, rappelant au passage combien certaines images captées dans les défilés circulent ensuite hors contexte. D’autres, à l’inverse, défendaient l’usage du smartphone comme un outil critique à part entière. La journaliste de mode Vanessa Friedman, critique au The New York Times : « I don’t feel that taking some pictures interferes with my ability to fully consider what I am seeing. And I think I am grown up enough to decide that for myself. » L’interdiction n’empêche évidemment pas la maison de diffuser les images de sa collection une fois le défilé terminé. Au contraire : en contrôlant strictement la captation, la marque maîtrise encore davantage la manière dont ses silhouettes apparaissent dans le monde. Choix que la marque semble avoir de nouveau fait pour le défilé Hiver 26. Sur les images qu’elle a partagé, aucun téléphone à l’horizon. 

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Lors de la présentation couture de Alessandro Michele pour Valentino, la scénographie transformait littéralement les invités en spectateurs d’un peep show haute couture. Chaque personne était assise derrière une paroi où seul un rectangle découpé donnait sur le catwalk, laissant apparaître uniquement son visage. Sur les images officielles du défilé, cette succession de cadres crée une galerie de regards saisissante. Dans la réalité pourtant, ce sont moins les visages que les écrans qui dominaient la scène. Les smartphones surgissaient de ces petites fenêtres, capturant chaque passage. Le dispositif révélait malgré lui une vérité contemporaine : même face à un spectacle qui se déroule sous nos yeux, l’instinct consiste souvent à le regarder à travers l’écran.

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Car cette obsession de la captation dépasse largement la mode. Dans les concerts aussi, l’expérience est souvent filtrée  par la caméra d’un téléphone. Photographier ou filmer n’est plus seulement une manière de conserver un souvenir, mais une façon de signaler sa présence. « J’y étais » devient presque le véritable message de l’image. Dans le cas des défilés, ce geste participe aussi d’une forme de mise en scène de soi. Poster une silhouette depuis le premier rang revient à prouver son appartenance à un cercle restreint, celui des invités autorisés à franchir les portes d’un show. L’enjeu n’est pas seulement mémoriel, il est social… et parfois viral. Il s’agit de saisir la bonne image, celle qui circulera, qui sera reprise, qui fera exister l’instant au-delà de la salle. Paradoxalement, cette automatisation du geste produit une forme de décalage temporel. En levant son téléphone pendant un défilé, on quitte déjà le moment présent. L’attention glisse vers l’après : la publication, la réception, les réactions. L’image n’est même pas encore prise que l’on pense déjà à sa circulation. Une fuite vers l’avant qui transforme l’expérience immédiate en simple matière première pour les réseaux sociaux. 

Les interdictions restent pourtant marginales. La réalité économique de la mode repose en partie sur la circulation instantanée des images. Dans un écosystème saturé de contenus, les marques ont besoin de ce relais immédiat pour exister, pour s’inscrire dans le flux continu qui rythme aujourd’hui l’industrie. La mode se retrouve ainsi prise entre deux logiques presque opposées : d’un côté, le désir de maîtriser son image et de préserver la singularité du moment ; de l’autre, la nécessité d’être vu, partagé, commenté sans délai. Entre l’instant vécu dans la salle et celui qui se rejoue immédiatement sur les écrans, le défilé se déploie désormais sur deux scènes parallèles. Dans ce contexte, bannir les téléphones ne relève peut-être pas seulement d’un geste radical, mais d’une stratégie : transformer l’absence d’images en événement, et faire de l’expérience vécue, ou plutôt débarrassée de l’écran, la nouvelle forme de rareté.