Les Fashion Week de Paris et Milan encore loin d’être inclusives L’inclusivité est sur les lèvres de tout le monde, mais elle n’est pas sur les podiums

Les Fashion Week de Paris et Milan peinent encore à faire de l’inclusivité autre chose qu’un élément de langage. Le mot circule, s’affiche dans les communiqués, s’invite dans les conversations, mais sur les podiums, il reste largement théorique. Dans un article pour le média britannique Glamour, Felicity Hayward, consultante en inclusivité et figure engagée derrière le compte @includingthecurve, dresse un constat sans appel. À Milan, la Fashion Week Automne-Hiver 2026 n’a compté que cinq mannequins plus-size. Un chiffre déjà faible, mais qui l’est encore davantage lorsqu’on le compare à la saison précédente : neuf silhouettes, soit une chute de 44 %. Sur les 59 marques et designers au calendrier, avec une moyenne d’environ 45 looks par défilé, cela représente cinq apparitions sur 2 655 silhouettes. Une présence quasi symbolique, presque anecdotique. Plus révélateur encore, sur ces cinq mannequins, trois ont été castées pour un seul et même défilé, celui de Marco Rambaldi. Une concentration qui souligne un déséquilibre structurel : là où certains labels indépendants ou émergents prennent le sujet à bras-le-corps, les grandes maisons semblent, elles, détourner le regard. Milan n’a jamais été la capitale la plus inclusive, mais cette saison confirme une forme d’immobilisme, voire de recul. Sur les réseaux sociaux, les réactions oscillent entre lassitude et résignation : déçus, mais pas surpris.

Paris ne fait guère mieux. La capitale française, souvent perçue comme plus progressiste sur ces questions, affiche elle aussi une baisse significative. Dix-huit mannequins dits plus-size ont été recensés cette saison, contre vingt-neuf lors de la précédente, soit une diminution de près de 38 %. Rapporté au volume global, cela représente 18 silhouettes sur environ 4 500 looks. Là encore, une présence marginale, loin de refléter la diversité des corps en dehors de la sphère mode. Sous l’une des publications de Felicity Hayward, une internaute résume assez brutalement la tendance des derniers mois : « Apparently skinny is in and real bodies are out ». Une phrase lapidaire, mais symptomatique d’un basculement perceptible depuis plusieurs mois. Depuis septembre dernier, l’ombre des années 1990 et de l’« heroin chic » plane à nouveau, dans un contexte où l’essor de médicaments comme l’Ozempic, détournés pour leurs effets amaigrissants, alimente une nouvelle obsession pour la minceur.

De nombreux médias, spécialisés ou généralistes, se sont emparés du sujet, pointant directement la responsabilité des marques. Car derrière les discours d’ouverture, les standards restent inchangés. Les tailles 32, 34, 36 - érigées en norme dans la mode - ne correspondent en réalité qu’à une minorité. Selon les dernières données de l’Institut français du textile et de l’habillement publiées en octobre 2025, la moitié des Françaises portent entre une taille 40 et 44, un tiers du 46 ou plus, et moins de 20 % font un 38 ou en dessous. L’écart entre la réalité et sa représentation n’a peut-être jamais été aussi flagrant. À cette question de taille s’ajoute un autre type d’inclusivité. Les corps valorisés sur les podiums restent majoritairement grands, très minces, et blancs. Et si les femmes sont en première ligne de ces injonctions, les hommes ne sont pas épargnés par leur invisibilisation : les mannequins plus-size masculins sont tout simplement absents des castings.

Ce choix persistant interroge. Il révèle une volonté de la mode de se tenir à distance du réel, de préserver une forme d’entre-soi. Loin d’être un simple retard, cette absence d’inclusivité participe à maintenir un système fermé, où l’élitisme continue de se mesurer à la maigreur. Le corps mince reste un capital, un passeport pour exister dans la mode. Face à cela, une nouvelle génération de créateurs tente néanmoins d’ouvrir des brèches. Sans revendiquer une posture opportuniste ou surfer sur une vague body-positive, certains labels indépendants esquissent d’autres possibles. Jeanne Friot ou Victor Weinsanto, ainsi que plusieurs étudiants de l’Institut Français de la Mode, proposent des castings plus diversifiés, pensés comme une évidence plutôt que comme un argument marketing. Reste à savoir si ces initiatives, encore périphériques, parviendront à infuser le monde encore très hermétique de la mode. Pour l’instant, sur les podiums de Paris et Milan, l’inclusivité demeure moins une réalité qu’une promesse sans cesse repoussée.