Les femmes, grandes absentes des galeries parisiennes L'art parisien : un club de gentlemen qui a oublié de changer de siècle

Tandis que le Grand Palais éblouissait le Tout-Paris lors de la foire Art Paris, le collectif La French s’est chargé de la déco des toilettes. Entre deux coupes de champagne, les visiteurs ont pu découvrir les chiffres, indigestes, de la parité en galerie. Verdict ? Peut mieux faire. Beaucoup mieux faire.

Des chiffres qui font tache

Pendant que les galeristes ajustaient leurs montures en écaille, les activistes du collectif La French ont placardé la réalité brute sur les murs des sanitaires : un bulletin de notes sans appel pour les grands noms du marché parisien. À la Galerie Claude Bernard, on cultive une nostalgie patriarcale record avec seulement 6 % de femmes (84 hommes pour 5 artistes féminines). Chez Yvon Lambert, le minimalisme ne s'arrête pas aux œuvres mais s'applique visiblement aussi au casting, qui plafonne à 10 %. Quant à la Galerie Templon, elle ne dépasse guère les 15 %, confirmant que, dans ces bastions du chic parisien, la parité est encore traitée comme une option facultative plutôt que comme une nécessité culturelle.

Daniel Templon, interrogé par Télérama, n'a d'ailleurs pas manqué d'ajouter de l'huile sur le feu : « Je suis contre la parité et je refuse de systématiser : ce n’est pas parce qu’une peintre est une femme qu’elle peint bien. » Une sortie qui fleure bon le XIXe siècle, prouvant que certains galeristes n’ont toujours pas digéré l’essai fondateur de Linda Nochlin : « Why have there been no great women artists ? ». Spoiler : ce n’est pas une question de talent, c’est une question de système.

Le paradoxe est d’autant plus violent que dans les écoles d’art, les femmes sont les forces vives : elles représentent 70 % des effectifs. Pourtant, une fois le diplôme en poche, le plafond de verre se transforme en mur de béton. Elles ne sont plus que 23 % à franchir le seuil des galeries. Où passent les 47 % restants ? Évaporées dans les méandres d’un milieu qui préfère encore le « génie » au masculin.

De New York à Paris, l’héritage des Guerrilla Girls 

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Ce combat n'est pas né hier. Le collectif La French s’inscrit dans la lignée directe des Guerrilla Girls, ces activistes new-yorkaises qui, dès 1985, arboraient des masques de gorilles pour dénoncer l'entre-soi du MoMA (13 femmes sur 169 artistes à l'époque).

Quarante ans plus tard, si les masques ont changé, le constat reste amer : la structure même des institutions artistiques continue de valider le schéma de la femme comme objet de création (le nu féminin sature les musées) plutôt que comme sujet créateur.

L’exception qui confirme la règle : le Prix Her Art

Face à ce désert de parité, une oasis a fini par émerger en 2025 avec la création du Prix Her Art, fruit d’un partenariat entre Art Paris, Marie Claire et la Maison Boucheron. L'objectif ? Récompenser le parcours d'une artiste dont l’œuvre singulière a enfin réussi à faire bouger les lignes. Pour cette édition, le jury — composé notamment de Louise Bourgoin, Michèle Lamy et Alice Diop — a misé sur une sélection internationale et engagée.

Le spectre est large : des talents de 32 à 79 ans qui s'emparent de sujets brûlants. On y retrouve l'urgence environnementale et le rapport au vivant (Alice Bidault, Janet Laurence, Christiane Löhr), mais aussi la dénonciation des violences faites aux femmes (Otobong Nkanga, Nazanin Pouyandeh, Shilpa Gupta, Mary Sibande). D'autres explorent la quête d'identité et la mémoire des gestes ancestraux (Sandra Vásquez de la Horra, Juanita McLauchlan, Elsa Sahal, Kenia Almaraz Murillo, Sara Ouhaddou).

Un prix nécessaire, certes, mais qui souligne surtout qu'en 2026, il faut encore des dispositifs exceptionnels pour que le travail des femmes sorte de l’ombre. 

De la toile au podium

Ce mépris systémique n'est pas l'apanage des galeries. Il trouve un écho frappant dans les maisons de couture. Là aussi, le paradoxe est roi : alors que la mode est une industrie qui s'adresse majoritairement aux femmes et repose sur leur force de travail (petites mains, marketing, achat), les postes de Directeurs Artistiques restent une chasse gardée masculine.

Tout comme en art, on s'extasie sur la « sensibilité » féminine pour mieux confier les rênes du pouvoir aux hommes. Entre 2024 et 2025, le jeu des chaises musicales dans la mode rappelle que, sur le podium comme sur la toile, les femmes sont acceptées comme muses, comme clientes ou encore comme exécutantes, mais rarement comme celles qui détiennent le pouvoir de création.

Que ce soit chez Templon ou sur l'avenue Montaigne, le discours reste le même : on invoque le « talent » ou la « vision » pour masquer un conservatisme crasse. Tant que l'on continuera de confondre « neutralité » avec « masculinité », les bulletins de notes flirteront avec le zéro pointé.

Crédits couverture : Sophie d'Herbecourt