« Notre Salut » est une imposante reconstitution historique signée Emmanuel Marre L'histoire s'inspire des lettres de son arrière-grand-père, sur fond de régime de Vichy dans les années 1940

Notre Salut est assurément l'un des titres les plus solides d'un Festival de Cannes 2026 un peu en demi-teinte. Une édition en deçà des grands événements cinématographiques passés qui avaient ensuite marqué la saison des prix (et pas seulement). Cela pousse à s'interroger sur ce que sera la prochaine édition, surtout s'il ne reste de la manifestation de la Croisette que quelques réminiscences. Il ne serait d'ailleurs pas surprenant que l'un des films retenus soit précisément cette œuvre, tournée en 35 mm, écrite et réalisée par Emmanuel Marre. C'est de sa propre lignée que l'auteur tire son histoire : situé dans les années 1940, Notre salut donne corps et substance aux lettres que son arrière-grand-père échangeait avec sa famille alors qu'il cherchait à faire fortune au sein de l'État de Vichy.

Le film de deux heures trente s’appuie sur un protagoniste de fiction, Henri Marre, qui emprunte inévitablement à la figure réelle du grand-père du réalisateur. C'est dans cette densité qu'il insère la course à la reconnaissance, la relation avec sa femme, le besoin de s'extraire de l'immobilité de sa condition pour en atteindre une plus haute, légitime, respectée et désirée. Pendant ce temps, en arrière-plan, se joue l'Histoire. Un monde en pleine transformation où le nazisme s'est greffé sur le tissu français, infectant une nation dont une partie a fini par pactiser avec Hitler, et au milieu de laquelle Henri Marre s'est retrouvé, avec ses fautes et ses ambitions.

Le travail de Marre est imposant, tant dans la mise en scène que dans l'écriture de cette parenthèse de vie - un homme de son temps, comme le souligne judicieusement le titre international du film. L'œuvre en costume s'impose sans pour autant emprisonner la créativité de l'auteur, qui applique des chansons modernes sur des images d'archives et isole les personnages par des gros plans qui les piègent et les éclairent, comme aveuglés par le flash d'un appareil photo, tandis que seul le noir subsiste autour d'eux.

L'ironie s'y insère de manière inattendue, mais elle fait contrepoids à l'autorité recherchée et convoitée par le protagoniste. Le film ne lui fait aucun cadeau, qu'il s'agisse de rire gentiment de lui alors qu'il tente (et réussit) à gagner de l'importance dans son ascension professionnelle et sociale, ou lorsqu'il souligne à quel prix il s'est plié pour se définir - un peu par opportunisme, un peu par conviction théorisée dans son livre, intitulé rien de moins que Notre Salut - comme un patriote. Une nuance d'humour alors que ce que nous ne voyons pas, c'est l'arrivée annoncée d'une calamité, avec des Juifs qui commencent à être déportés de la mère patrie sans que personne, et certainement pas Henri Marre, ne s'y oppose.

Pour donner de la matière à la solennité que Notre Salut instaure, Emmanuel Marre s'attarde cependant trop. Que le sujet demande du temps et qu'il soit réducteur de le comprimer dans la durée d'une œuvre cinématographique classique est compréhensible, mais cette conviction fait perdre au film une capacité de synthèse qui lui aurait assurément profité. D'autant que la qualité est bien là, sous nos yeux. Elle se perd parfois dans l'idée qu'il faille tout décrire par le menu - ou plutôt, surcharger - pour donner du prestige et de la puissance au récit. Une tentation à laquelle de plus en plus d'auteurs cèdent ces dernières années, sans voir qu'elle s'avère contre-productive, même pour des œuvres déjà bonnes en soi.

Heureusement, Swann Arlaud sait porter Notre Salut sur toute sa durée et réussit à transmettre chaque état émotionnel, de la jalousie à la honte, de l'arrogance à la prise de conscience progressive de ce qui se joue. C'est un interprète charismatique, comme il sait souvent l'être, qui reconfirme son talent et son magnétisme, même dans des rôles aussi ambigus que ce Marre. Il concentre l'attention sur lui, alors qu'il est pris au piège d'un mécanisme de fautes qui restent invisibles, à la manière de ce que Jonathan Glazer nous avait montré avec The Zone of Interest. Un homme avec ses idéaux, et jusqu'où ils le mèneront. Pour l'instant en compétition à Cannes, nous verrons après le festival ce que lui réservera l’avenir.

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