''Amarga Navidad'' est une leçon de scénario signée Pedro Almodóvar Présenté en compétition au Festival de Cannes, le film est désormais au cinéma

Une bonne fin ne suffit pas à faire un bon film. Mais si la fin était elle-même le film ? Avec Amarga Navidad, nouveau titre de Pedro Almodóvar présenté en compétition au festival de cinéma de Cannes, notre invitation est de rester bien installé jusqu’à la conclusion du film, même si, entre-temps, les choses deviennent légèrement confuses.

De nombreux niveaux narratifs, un personnage qui écrit un film sur un personnage qui, à son tour, veut en écrire un sur un autre personnage encore, dans un processus d’écriture constant et répétitif, qui puise toujours et uniquement dans la réalité. La réalité de celui qui écrit dans sa propre storyline, bien entendu, mais qui finit pourtant, par effet de chaîne, par influencer les événements qui se produisent dans chaque récit, en conditionnant les trajectoires narratives de chacun.

Pour interrompre ce flux, il faudrait remonter directement jusqu’à Almodóvar : un domino créatif dans lequel chaque pièce a un effet sur les autres et qui, dans la séquence finale, conduit d’une certaine manière jusqu’à l’auteur lui-même, avec le réalisateur interprété par Leonardo Sbaraglia qui intercède pour lui ; même si, à son tour, le personnage de Raúl reste lui aussi mû par la volonté du cinéaste espagnol, omniscient face aux événements et aux protagonistes.

Vie, fiction et droit de raconter

@warnerbrositalia Alcune storie si inventano, altre si confessano. Amarga Navidad, il nuovo film di di Pedro Almodóvar, dal 21 maggio al cinema. #AmargaNavidadIlFilm #davedere #cinematok #nuoveuscite audio originale - Warner Bros. Italia

Ce que fait Amarga Navidad, avec cette frontière entre vie réelle et fiction qui met certains personnages hors d’eux, tient tout entier dans le titre international choisi pour le film : Autofiction. À travers un entrelacement d’histoires, dont chacune reflète quelque chose des autres, l’œuvre s’interroge sur le droit, ou non, de l’art à vampiriser l’existence des personnes pour servir ses propres fins.

Après les protestations de certains protagonistes, qui s’insurgent d’avoir vu des faits et des événements personnels — les leurs ou ceux de personnes de leur entourage — leur être dérobés, le film va plus loin en réfléchissant avec le spectateur à la puissance que peut avoir un outil comme un stylo sur une page blanche ou l’objectif d’une caméra. Deux objets qui, s’ils ne sont pas activés, paraissent inoffensifs, mais qui renferment la possibilité d’actionner un interrupteur chez celui qui lit ou regarde, souvent lié à quelque chose qui parle de nous.

À quel point nous reconnaissons-nous dans une œuvre ? Et comment cela peut-il sembler être une atteinte à la vie privée lorsqu’un événement que nous avons vécu, ou que quelqu’un d’autre a vécu, semble prendre vie dans une œuvre de fiction ? Dans le film, les personnages reconnaissent des événements et des personnes dont d’autres se sont inspirés. Pourquoi, alors, si un personnage est totalement différent dans sa réinterprétation, certains jugent-ils problématique que son histoire soit reprise et utilisée, même lorsqu’il ne s’agit que d’une inspiration ?

Le scénario comme bilan d’une vie

Dans un cinéma comme celui des dernières années de Pedro Almodóvar, avec Amarga Navidad qui dialogue directement avec le Dolor y Gloria qui valut à Antonio Banderas le Prix d’interprétation masculine à Cannes en 2019, le réalisateur remet en perspective le métier de toute une vie : ce que l’on a fait, ce que l’on n’a pas fait et comment, jusqu’à interroger ce que signifie être un auteur avec une carrière admirable derrière soi, et jusqu’où l’on peut se reposer sur son prestige.

Dans ce jeu artistique, Amarga Navidad est aussi une masterclass de scénario : sur l’endroit où se cachent les défauts et les qualités d’une œuvre, sur la manière de traiter les personnages, sur le fait que parvenir à tout faire tenir ensemble est une partie essentielle d’un script, sans laisser de côté aucun des caractères mis en jeu, afin que chacun puisse avoir son digne arc narratif. Pour Almodóvar, la vie est fiction et la fiction est vie, parce qu’il a toujours vécu son cinéma ainsi.

Quand la fin devient le film

Son travail s’est à son tour adapté à cette recherche sur la nature même du médium cinématographique et des outils qu’il utilise — ici, l’écriture —, comme le rappelle le film dont sort le personnage de Raúl : ce Voyeur de Michael Powell, qui représente l’une des théorisations les plus importantes de l’intrusion de l’objectif dans la peau et les os de la réalité.

Donc non, une bonne fin ne suffit pas à faire un bon film, mais la fin de Amarga Navidad est le film. Elle te l’explique clairement, te dit ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et dans quelle direction il serait désormais possible d’aller. C’est, pour l’instant, le plus beau épilogue de l’année, peut-être même de toute la carrière de Pedro Almodóvar.

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