
Après The Drama, les protagonistes de Gentle Monster doivent eux aussi faire face à un terrible secret Le film avec Léa Seydoux, écrit et réalisé par Marie Kreutzer, est en compétition au Festival de Cannes
Gentle Monster, titre de la réalisatrice et scénariste Marie Kreutzer, est le pseudonyme que Phil (l'acteur Laurence Rupp) utilise dans les méandres d'Internet à l'insu de sa femme Lucy, l'extraordinaire Léa Seydoux. Le nom du film, tout comme l'identifiant utilisé par cet homme, cache un secret qui est à l'origine de la fracture se créant dans l'histoire et dans leur relation – ce que le titre laisse d'ailleurs deviner.
Nous ne sommes cependant pas sur le même terrain que The Drama, où la confession du personnage de Zendaya était plutôt un prétexte pour lancer les interrogations que Kristoffer Borgli souhaitait soulever autour de la stabilité ou non d'un couple. Ici, il s'agit d'un fait destructeur contre lequel on voit le personnage de l'actrice française se débattre dans l'œuvre de Kreutzer. Car c'est bien là le cœur de Gentle Monster : non pas seulement la découverte d'un acte répréhensible, mais la manière dont l'affrontent les personnes qui aiment celui qui l'a commis.
C'est une nuance infime, mais qui fait toute la différence dans le film de Kreutzer, en compétition au Festival de Cannes. Bien que le secret de Phil soit central, et le moteur même des événements, l'œuvre se concentre ensuite sur la façon de le digérer, confiant la tâche la plus importante à son interprète, Léa Seydoux. Même si elle découvre que son mari a fait des choses horribles, l'amour qu'elle lui porte ne disparaît pas instantanément. On ne peut pas couper ses sentiments du jour au lendemain comme on éteindrait une lumière. C'est cet attachement involontaire qui est décrit comme un « poids douloureux auquel elle se raccroche » : elle aime encore un homme qu'elle sait coupable, et cette contradiction la fait souffrir. La femme ne semble pas toujours vouloir accepter la vérité ou, plus exactement, elle remet continuellement en question ce qui lui est présenté ; mais il s'agit plus d'un espoir de sa part que d'une réelle conviction. Le souhait qu'il y ait une explication logique derrière les comportements de son mari, qu'elle-même ne semble pas s'expliquer.
Une réflexion que l'autrice élargit en plaçant aux côtés de la protagoniste, Lucy, la figure de la policière incarnée par Jella Haase. Cette jeune femme a un père qui harcèle l'aide à domicile et, bien qu'elle soit confrontée chaque jour aux agressions et aux abus dans son métier, elle ne parvient pas à les éradiquer lorsqu'il s'agit de son propre parent.
Gentle Monster porte un regard féminin qui n'est pas complaisant envers les coupables, mais qui s'interroge à son tour sur le comment et le quoi faire lorsque le monstre est littéralement dans sa propre maison. C'est un lien qui dépasse la parenté ou le contrat de mariage, et qui s'entremêle inévitablement avec la honte et la douleur de celles qui le découvrent. C'est ce que ressentent les personnages féminins de Gentle Monster. L'amour est l'un des aspects qui empêche Lucy de vouloir croire aux accusations indignes qui pèsent sur son mari, mais la peur d'avoir fait partie de son existence est le nœud le plus difficile à démêler, que l'on soit fille ou épouse. Le film ne parle pas de l'indécence des gens, mais de la difficulté pour les femmes qui partagent leur vie de les laisser partir, notamment et surtout pour ne pas avoir l'impression d'avoir été complices à leur tour. Un processus lent, trop lent, dont Kreutzer montre le temps nécessaire pour réussir à l'assimiler, sans même savoir si l'on sera un jour capable d'y parvenir totalement.
Léa Seydoux est d'une authenticité intense dans la performance douloureuse qu'elle offre au film. Elle est le carrefour émotionnel d'une œuvre que Marie Kreutzer a dépouillée de tout pathos. Elle a renoncé à s'attarder sur les détails les plus scabreux, préférant l'incrédulité de la protagoniste au choc de ce qu'elle découvre. Un rôle que Seydoux - comme tant d'autres qu'elle a incarnés au cours de sa carrière - rend authentique en le portant comme une seconde peau, qu'elle doive rire avec son fils, rester immobile alors que les larmes sont sur le point de jaillir. Ou qu’elle traverse toutes les étapes de l'acceptation : d'abord la confusion, puis la colère, le déni, le retour des sentiments et, toujours sous-jacente, une peur irréparable. Celle qui finit par envahir l'existence de la protagoniste et qui accompagne les spectateurs tout au long de Gentle Monster.