
L'histoire absurde des sœurs dans « Bucking Fastard » Et comment Werner Herzog l'a racontée, avec Kate et Rooney Mara
Bucking Fastard est le nouveau film de Werner Herzog, qui au lieu de faire sa première comme prévu au festival de Cannes, est arrivé en première mondiale sur le Lido de Venise. L'histoire est bien connue : le réalisateur et scénariste allemand avait été invité par le directeur artistique Thierry Frémaux, qui n'avait cependant pas inclus le long métrage en compétition. Une décision qui a conduit Herzog à décliner sa présence sur la Croisette, que le Festival du Film a promptement exploitée en réservant une place à Bucking Fastard dans la sélection officielle.
Rooney Mara arrives to the "Bucking Fastard" premiere at #VeniceFilmFestival pic.twitter.com/XdUZ6r0ded
— Variety (@Variety) September 3, 2026
La manœuvre adoptée par Frémaux, et la conscience du public quant au léger incident diplomatique, ont certainement contribué à la curiosité entourant le titre et, plus encore, à une sorte de sentiment protecteur à son égard. Non que Werner Herzog en ait besoin. Cependant, s'être retiré parce que Cannes ne l'avait pas jugé digne de la compétition, et avoir choisi en conséquence de se rendre à Venise, a créé un sentiment de revanche autour du film, défendu par les cinéphiles comme par les nombreux fans dévoués du réalisateur. Il convient également de rappeler que le Lion d'or de l'année dernière était lui aussi un titre que Cannes avait écarté et qui était reparti vainqueur : Father Mother Sister Brother, d'un autre vétéran, Jim Jarmusch.
Ayant désormais vu Bucking Fastard dans son intégralité, on pourrait hasarder de dire que, d'un certain point de vue, les réserves de Frémaux étaient compréhensibles. D'un autre côté, il est impossible de ne pas être captivé par la puissance hypnotique et surréelle avec laquelle Herzog transporte le public dans les univers qu'il choisit de dépeindre à chaque fois, qu'ils soient réels ou fictifs, qu'ils relèvent du documentaire ou du cinéma narratif.
S'inspirant d'un fait divers réel pour le transformer en tout autre chose au fil du film, Bucking Fastard raconte l'histoire des sœurs Jean et Joan Holbrooke — non pas jumelles, et pourtant si symbiotiques qu'elles parlent à l'unisson. Les protagonistes s'inspirent de Freda et Greta Chaplin, qui étaient de véritables jumelles et au cœur d'une affaire de tabloïds dans les années 1980. Ces femmes, qui vivaient comme une seule et même entité, s'étaient entichées du même homme et avaient été traînées par lui devant les tribunaux. Les jumelles avaient manifesté à son égard un comportement obsessionnel et s'étaient, de ce fait, retrouvées en prison. Mais au bout d'un mois, refusant d'être séparées, elles se retrouvèrent confiées aux soins d'un tuteur désigné qui les aida à rétablir leur vie quotidienne.
Herzog a rencontré les jumelles de leur vivant, intégrant dans le film des événements dont il a lui-même été témoin (la scène où elles se préparent en se servant l'une de l'autre comme miroir) ou qui ont pu être documentés dans les deux documentaires consacrés à Freda et Greta Chaplin : Pair of One de 1987 et The Twins de 1994. Mais la curiosité du réalisateur pour ces deux femmes ne s'arrête pas là. Il ne s'agit ni de morbidité ni d'un désir de fouiller dans le trouble, ni d'une tentative d'élucider ce qui liait deux femmes de façon si symbiotique qu'elles finissaient par parler simultanément en disant exactement les mêmes choses. Le film de Herzog est un acte qui consiste à regarder au-delà de ce que les ragots à leur sujet n'ont pas su voir, et à comprendre que ces deux moitiés d'un même tout appartenaient peut-être à des dimensions peu compatibles avec celles des gens ordinaires. Que peut-être, dans leur inséparabilité, elles étaient en réalité profondément seules.
Co-stars and sisters Rooney Mara and Kate Mara arrive to Vanity Fair’s toast to Werner Herzog’s new film ‘Bucking Fastard.’pic.twitter.com/L0bZYcr28D
— cinemaland (@thecinemaland) September 2, 2026
C'est l'incongruité entre leur monde intérieur et leur environnement qui gouverne la dynamique de Bucking Fastard — une incongruité amplifiée par la main de Herzog, qui fait de ces personnages une monade semblant ne pas appartenir au milieu dans lequel ils sont plongés. Telles des créatures venues d'une autre contrée, les sœurs existent dans le monde contemporain que nous connaissons, où l'on demande des selfies et où l'on achète des billets de train sur des écrans tactiles, et pourtant elles semblent venir du passé, d'un lieu lointain, peut-être même en décalage avec notre réalité et certainement avec notre époque. C'est probablement pourquoi il est si difficile pour les protagonistes d'exister dans notre monde, qu'elles reprochent avant tout son absence d'amour. Elles qui en ont si désespérément besoin, exclues de tout et se sentant absolument seules malgré leur présence constante l'une auprès de l'autre.
Les sœurs Rooney et Kate Mara les incarnent dans une performance singulière dont il est impossible de détacher le regard, apparaissant ensemble sur grand écran pour la première fois. Naturelles dans la mécanique de la répétition, dans le fait d'être l'écho l'une de l'autre, Jean et Joan sont des figures sur lesquelles on peut se pencher, et dont on finit par comprendre l'âme si profondément qu'on s'y attache et qu'on pardonne leur comportement problématique. On finit par les aimer comme on aime l'entreprise tout entière, bancale et décalée, qu'est le film de Werner Herzog — lequel se transforme en une véritable quête mythologique à la recherche d'une place qui nous appartienne quelque part dans le monde. Une place que le film a trouvée lors de la 83e édition du Festival du Film de Venise, dédié à son ouverture à la mémoire de David Lynch.






















