
La légèreté anarchique de la collection masculine SS27 de Celine Le premier show dédié au menswear de Michael Rider a fait l'effet d'une bombe
Dans une mode peuplée de classiques réinterprétés et sublimés selon le même étalon invariable, et d'une esthétique de plus en plus monocorde et uniformisée, le fait qu'un créateur parvienne à établir un ton et une silhouette qui lui sont propres relève du miracle. C'est le cas de Michael Rider qui, pour le show SS27 masculin de Celine — lequel, aux côtés de sacai et de Doublet, a clôturé le calendrier parisien masculin de ce mois de juin —, est parvenu dès sa première saison à imprimer son élan au sein de la maison. Ce qui est le plus remarquable ici, c'est son indépendance créative absolue : le Celine de Michael Rider ne cite pas, ne rend pas hommage et ne « rappelle » pas le travail d'autres maisons et créateurs.
C'est une chose très importante, compte tenu du fait que tant de défilés de cette saison semblaient se copier mutuellement, citer d'autres créateurs du passé ou encore chercher à suivre les traces du styling de Lotta Volkova chez Miu Miu, peut-être le plus imité de ces dernières années. Hedi Slimane lui-même, qui, à travers ses posts d'archives passifs-agressifs sur Instagram, a épinglé aussi bien Jonathan Anderson que Junya Watanabe, ne semble pas avoir trouvé matière à polémique avec son successeur chez Celine. Mais qu'en est-il de la collection ?
Élasticité et silhouette
À première vue, si l'on souhaite analyser les pièces individuelles aperçues sur le podium, on pourrait remarquer qu'elles ne sont pas particulièrement étranges en termes de design : on y trouve de nombreux blazers aux épaules affirmées, des chemises classiques et même une chemise de style hawaïen, des pulls à col en V certes oversize, des vestes et des gilets en cuir, des jeans et des pantalons tailleur aux ampleurs variées. Et pourtant, les twin-sets sont portés de travers ; les cols de chemises débordent en désordre, les pantalons s'enroulent serrés le long des jambes, remontés jusqu'au mollet, ou tombent amples avec leur coupe à la turque, les vestes sont compactes et très courtes, les gants glissés dans l'encolure des manteaux, les petites chaussures sont minuscules et souples comme des ballerines en cuir brillant.
À cela s'ajoute un subtil jeu de proportions : grandes épaules et petits accessoires. Ceintures et bandoulières de sacs, mais aussi lacets de perles serrés sur le front, sont réduits à de fins et robustes fils qui resserrent les grands manteaux contre le corps en créant des formes exagérées, se disposent asymétriquement en semant d'inattendus points de lumière dans la tenue, et créent en général une sensation de tension et de flexibilité qui anime des pièces par ailleurs classiques. L'exiguïté des chaussures très décolletées, les pantalons étroits et ajustés avec leurs contorsions incongrues, associés à l'ampleur et à la structure de certains hauts, étendent à l'infini cette tension entre volumes et compacité.
Dans un cas précis, en ouverture du défilé, une mini-lanière de cuir serre un trench à la taille, le faisant bouffer, et retient sur le devant une pochette rectangulaire en cuir. Dans un autre look, un parka printanier de style années 80 (avec des cordons à la taille et des poches soufflet) était entièrement réalisé en légère soie violette, traité comme s'il s'agissait d'une cape. Une série de looks suivants incluait quant à elle des ceintures de smoking en satin aux couleurs vives qui ajoutaient une « couche » inattendue à l'ensemble.
Ailleurs, de très fines petites ceintures, asymétriques, ferment et contraignent des hauts aux couleurs éclatantes, tandis que d'autres fils de perles allant du format micro au maxi décorent asymétriquement cols, devants et ceintures, ou pendent des hanches. C'est tout un jeu entre fluide et compact, entre rigide et articulé, entre nerveux et souple. La présence de nombreux tissus élastiques et moulants, associés à des pulls et des blazers tombants, ainsi que de drapés arrondis, rend l'ensemble vif et animé, exceptionnellement vivant.
La force de la jeunesse
Un autre effet que le Celine de Michael Rider sait produire est celui de paraître radicalement jeune, notamment par rapport à un écosystème de maisons, tant à Paris qu'à Milan, qui soit habillent de jeunes mannequins avec des tenues preppy plus « adultes », tirant leur esthétique de ce contraste, soit recourent encore au sportswear et à de scabreux gimmicks en sauce queer. Ici, on insiste beaucoup sur une certaine minceur, certes, mais le sentiment de fraîcheur et de jeunesse provient des combinaisons de couleurs apparemment chaotiques, des bijoux extravagants et de ce sens des proportions très redevable aussi bien à l'univers du running qu'au goût chromatique des années 80.
La sensation qui se dégage est celle d'une bande de jeunes bohémiens, intellectuels mais dissipés, adorablement prétentieux dans leur désir de s'habiller à leur façon, irrévérencieux dans leur refus d'être « classiques » mais néanmoins désireux d'insuffler un vent de nouvelle fantaisie dans le répertoire traditionnel de la mode masculine, en quête d'une ligne plus svelte, de couleurs plus pétillantes, d'un style plus alerte mais surtout d'un esprit plus enjoué et même espiègle. Rider lui-même a admis s'inspirer des jeunes Parisiens qu'il croise dans la rue. Un réalisme qui, à travers le prisme de la maison, se remarque et se ressent pleinement.
Sans vampiriser des sous-cultures désormais éteintes (en dépit de ceux qui ressuscitent encore chaque saison le punk ou la garde-robe des années 70) et sans chercher à reproduire les stratégies de succès d'autres géants commerciaux en proposant des dupes de luxe ou des stylings copiés, le Celine de Michael Rider parle d'un type d'originalité très moderne, puisé non pas tant dans l'extravagance du design que dans la capacité à combiner, recombiner et repenser avec un talent heureusement spontané et joyeusement enfantin.