
Jeanne Friot voit le monde en noir et blanc pour sa collection SS27 La créatrice s’approprie la thématique de l’hystérie pour mieux la détourner
France
29 Juin 2026
29 Juin 2026
Sous le dôme de chaleur qui écrase la capitale, quelques îlots de fraîcheur — ô combien bienvenus - jalonnent la Fashion Week de Paris. Le défilé de Jeanne Friot fait partie de ces moments suspendus qui rendent l’air plus respirable. Autant par la fraîcheur de ses créations que par les messages éminemment politiques qu’elle transmet, inlassablement, depuis son entrée dans le calendrier officiel. Engagée pour les droits des personnes LGBTQIA+, la créatrice française - dont la renommée a brillé à l'international depuis sa mémorable silhouette métallique sur la Seine lors des Jeux Olympiques de Paris - a redoublé d’intensité mercredi, en plein mois des Fiertés. Cette saison, c’est à un morceau d’histoire qu’elle s’attaque : l’hystérie.
Pour sa neuvième collection, judicieusement baptisée Hysteria, Jeanne Friot propose de renverser ce concept (trop) longtemps brandi comme une arme de soumission contre les femmes et les minorités de genre. Dans un puissant élan de retournement du stigmate, les mannequins se réapproprient leurs corps. Nous sommes ici à l'opposé des expérimentations théâtrales et voyeuristes du docteur Charcot à la Salpêtrière, qui donnaient les patientes en spectacle.
Avec cette collection, Jeanne Friot réécrit le mythe et déploie toute la puissance du female gaze. La première silhouette est un choc symbolique : armée d’une crinoline spectaculaire, elle ressemble en tout point à une mariée. Mais alors que cette figure est traditionnellement habituée à clore les défilés dans une posture de perfection passive, elle s’empare ici de l'ouverture, pleinement actrice du moment. C’est en courant qu’elle dévale le runway, comme poursuivie par les fantômes du passé... ou par une urgence vitale. Une vision forte d’une femme qui prend la fuite pour mieux se libérer. Les sangles, véritables signatures texturées du label, semblent prêtes à céder. Elles ne sont plus là pour contraindre le mouvement ou attacher le corps souffrant, mais pour accompagner la course émancipatrice de ce personnage, qui ouvre la voie à toutes celles qui défileront après elle.
Le vestiaire s'articule autour d’une opposition chromatique radicale. C’est d’abord le blanc qui enveloppe les premières silhouettes, immaculé, presque clinique. Puis, à ces apparitions spectrales se mêlent des touches de noir. Comme si la page blanche de l'histoire patriarcale que Jeanne Friot a décidé d’arracher était en train de se réécrire, à sa façon. Une fois le concept digéré et repensé, c’est un univers plus sombre, mais aussi plus intime qui s’ouvre. Les silhouettes semblent enfin embrasser leur singularité, leurs failles. D’une mariée presque conventionnelle, le vestiaire se fait plus sombre, incarné par une créature à plumes sous les traits de Claude-Emmanuelle - activiste, DJ et figure de la nuit queer.
Avec Hysteria, Jeanne Friot ne cherche pas à dresser un tableau de victimes. Elle révèle la beauté et la rage de ces femmes qu’on a voulu parquer et réduire au silence alors qu’elles ne cherchaient qu’à s’exprimer. Elle habille des corps puissants qui refusent d'être muselés, célébrant une pluralité de modes d’expression. Une démarche artistique et politique que l'on pourrait résumer par les mots de Jules Barbey d’Aurevilly : « quand une femme a du tempérament, on dit que c’est de l’hystérie. »