
Ces labels émergents qui ont marqué la Fashion Week de Paris Ces marques bousculent les codes du défilé autant que ceux du vêtement
Cette saison, la marque Enfants Riches Déprimés, qui se définit elle-même comme à la fois anti, néo et post, a signé l’un des défilés les plus commentés de la saison. Et pour cause : pour ouvrir le défilé, le créateur américain Henri Alexander Levy a choisi le très controversé Marilyn Manson, au coeur de différentes affaires d’agressions sexuelles. Des accusations graves qui n’ont pas empêché la marque de lui faire cet honneur, qui plus est le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Une présence qui a largement dépassé le cadre de la Fashion Week parisienne et a alimenté les discussions bien au-delà des podiums.
Côté scénographie, le décor prolongeait cette atmosphère quelque peu glaçante. Dans une cour entièrement recouverte d’un manteau blanc, 37 silhouettes sont apparues sous une neige artificielle. Interrogé par nss magazine, Levy évoque une forme de « sobriété froide ». Costumes rayés, parkas, full look en cuir ; une forme de rigueur émane de la collection Automne-Hiver 26 qui semble tout droit sortie d’un régime totalitaire. Une première approche des looks un brin sévère qui finit, à l’image des flocons, par dégager une forme de poésie. Une collection qui semble se construire par strates, look après look. Une idée que le fondateur résume lui-même après le défilé par cette phrase simple : « tout finit par se rejoindre à la fin ». Une formule qui pourrait presque servir d’avertissement : pour apprécier le défilé, il faudrait dépasser le choc de l’ouverture et observer l’ensemble. Pourtant, nombre de spectateurs se sont arrêtés à la première silhouette et, surtout, à cette provocation calculée - laissant passer la subtilité et l’ambition de la collection au profit d’un scandale soigneusement orchestré.
Bas les masques ? Plutôt hauts les masques pour la marque Vaquera qui en fait l’un des fils rouges de sa collection Automne-Hiver 26. Là où la tradition voudrait qu’une mariée clôture le défilé, le label new-yorkais choisit au contraire d’ouvrir sa collection sur cette figure hautement symbolique. L’invitation annonçait déjà la couleur avec une injonction lapidaire : « ne portez pas de blanc ». Derrière ces nombreux indices, la marque glisse une réflexion profondément politique, explorant ce qu’elle décrit comme une « tension entre perfection et chaos ». Les silhouettes oscillent entre structure et désordre, comme si les vêtements tentaient de refléter une époque fragmentée. Dans le détail, on retient les masques inspirés de l’escrime, les touches néon ici et là, des découpes dans les vêtements qui révèlent la peau nue des mannequins. Des tops à épaulettes se délestent de manches, remplacées par de simples ouvertures verticales qui contraignent le mouvement tandis que les lunettes XXL ressemblent à des oeillères. Rappelant subtilement celles que le monde semble revêtir pour détourner le regard.
Cette idée du masque présente chez Vaquera imprègne aussi le travail de Julie Kegels. Pour sa cinquième collection, la créatrice belge - récemment demi-finaliste du Prix LVMH - confirme son statut de talent à suivre. Dès l’invitation, un petit masque de cuir glissé dans l’enveloppe annonce le thème de la collection : Face Value. La créatrice introduit également des capes qui évoquent celles des super-héros. Mais chez Kegels, la perfection n’est jamais l’objectif. Les vêtements semblent parfois complètement décalés : un pull qui paraît avoir rétréci au lavage, des gants qui ne couvrent que les doigts, un anorak volontairement trop grand, un sac porté avec nonchalance, tenu à une seule anse. La fente d’une jupe remonte plus haut que prévu, les épaulettes apparaissent posées directement sur la peau. Sur le catwalk, les mannequins apparaissent deux fois, leurs ombres projetées à grande échelle transforment chaque passage en double image. Par moments, la démarche se synchronise avec l’ombre projetée ; peu après, elle s’en détache. Une manière assumée d’embrasser l’erreur, les manques, l’imperfection comme langage. Si la créatrice belge est friande des ratés, son parcours est loin d’en être jonchés.
Le duo derrière Poster Girl poursuit son exploration de la féminité. Fondée par Francesca Capper et Natasha Somerville, la marque londonienne faisait ses débuts sur le calendrier parisien avec une présentation intitulée Objectified, imaginée en partenariat avec OnlyFans. Le latex, matière signature du label depuis sa création en 2017, structure l’ensemble de la proposition. Mais la présentation dépasse largement le simple vêtement : ici et là, des objets ponctuent l’espace, comme une « condom dress » XXL suspendue au plafond ou encore un téléphone accompagné d’un cartel indiquant « call girl ». L’ensemble évoque presque un cabinet de curiosités contemporain, rappelant l’esprit des ready-made de Marcel Duchamp. Pour couronner la présentation, le duo a fait appel à la chanteuse Cobrah vêtue d’une « robe invisible », en réalité confectionnée dans un latex transparent. Une apparition qui rappelle qu’un simple morceau de tissu ou son absence peut devenir un geste radical si l’on ose l’assumer.
De son côté Jenny Fax, fidèle à ses habitudes, reconstitue l’intérieur d’une maison, transformant l’espace d’une galerie aux murs blancs en un décor domestique. Deux salles à manger sont reproduites avec minutie : buffet, table, lampes, comme si les mannequins évoluaient au cœur d’un quotidien figé. Intitulée Family Issues, la collection s’appuie sur des duos de mannequins d’âges différents, accentuant l’impression de tableau familial. L’ensemble oscille entre familiarité et absurdité. Les silhouettes jouent avec les proportions et les références : des ballerines inspirées des spartiates remontent le long du mollet jusqu’à former un talon, brouillant la frontière entre chaussure et sculpture. Si Jenny Fax utilise l’espace domestique comme toile de fond - ce lieu où se jouent silencieusement les rapports familiaux - la créatrice suédoise Ellen Hodakova Larsson pousse l’idée encore plus loin avec Hodakova. Présentée au Carrousel du Louvre, la collection semble littéralement émerger du mobilier qui compose la scénographie. Les miroirs deviennent des accessoires que les mannequins portent à la main, reflétant l’espace et les silhouettes au passage. Les meubles cessent d’être immobiles : un tapis se transforme en jupe lorsqu’une mannequin s’enroule dedans, des chaises renversées puis portées à même le corps, forment tantôt une robe tantôt un top. Les manteaux en fourrure, eux, sont portés à l’envers, créant un volume au niveau de la poitrine qui donne l’impression que le vêtement est resté suspendu à son cintre. À la frontière entre mode, sculpture et performance, la collection fait écho à une tradition surréaliste où l’objet du quotidien se métamorphose.
En filigrane, ces propositions dessinent le portrait d’une génération de créateurs pour qui le défilé ne se limite plus à une succession de silhouettes. Scénographie, narration, performance et détournement deviennent autant d’outils pour repenser le vêtement et sa mise en scène. À la Paris Fashion Week, ces labels émergents rappellent ainsi qu’au-delà des grandes maisons, la mode continue de se réinventer là où l’expérimentation reste possible.




















































































